Depuis toujours, la petite fille n’aimait pas se regarder dans le miroir. Elle le fuyait même. Elle craignait de ne pas y voir la petite fille sage qu’on attendait qu’elle soit, malgré la discipline qu’elle s’imposait. Elle avait peur aussi d’y voir la petite fille en colère, qu’on lui intimait de ne pas être.
Elle avait peur de s’apercevoir que le costume de Médecin ou d’Avocate ne soit pas à sa taille, bien trop grand pour elle, lui rappelant ainsi sa non capacité à atteindre les attentes formulées à son égard par ses parents. Lui renvoyant en plein figure qu’elle n’était pas capable.
D’autres fois, elle avait peur de constater que le costume tailleur-jupe, synonyme d’une vie bien rangée et bien normalisée, lui aille comme un gant, restreignant pour l’avenir son champ des possibles.
D’autres fois encore, elle redoutait d’y voir se refléter des envies et des aspirations qui n’étaient pas les siennes et qui, petit à petit, venaient éteindre la lumière de vie présente dans ses yeux et dans son regard.
Certains soirs, après une journée difficile, elle ne voulait pas se regarder, de peur de voir son visage meurtri par les blessures du jour, synonyme qu’elle n’était pas assez forte.
Il arrivait qu’elle se prépare le matin sans se jeter un coup d’œil, craignant que le miroir lui renvoie l’image d’une petite fille qui ne sera jamais comme il faut.
Le miroir lui renvoyait tout ce qu’elle pensait devoir être, ce qu’on attendait qu’elle soit, et tout ce qu’elle était mais qu’il ne fallait pas qu’elle soit.
Honteuse de ne pas être plus courageuse, culpabilisant de ne pas répondre aux attentes du monde extérieur et d’avoir d’autres projets et rêves, rongée par le sentiment d’imposture, la petite fille ne voulait plus de l’image que le miroir lui renvoyait. Elle se fuyait et se cachait de qui elle était, de ce qu’elle souhaitait être et mettre en œuvre au cours de sa vie.
Ce matin là, elle empruntait le chemin de l’école. Elle remarquait alors qu’une boutique de déguisements venait d’ouvrir. Elle avait très envie d’y faire un tour après l’école. Elle avait toujours aimé se déguiser, quand elle avait le choix des costumes. Toute la journée elle allait penser à ce joli magasin et aux déguisements qui étaient en vitrine. L’école terminée, la petite fille s’empressait de gagner la nouvelle boutique. Un peu intimidée au moment de pousser la porte, elle prenait son courage à deux mains et entrait. A peine le seuil franchi et un tintement de cloche, une femme au sourire chalereux venait l’accueillir.
« Bienvenue jolie jeune fille ! Que puis-je faire pour toi ?
Euh, j’au vu votre jolie boutique en passant ce matin et j’avais très envie de venir voir les costumes que vous avez.
Tu veux en essayer quelqu’uns ? De quoi as-tu envie, ou plutôt, qui as-tu envie d’être : une princesse, un chat, un cow-boy, une super héroïne ou bien un personnage de dessin-animé ? »
La petite fille était décontenencée par la proposition de cette gentille dame. C’était la première fois qu’on lui demandait qui elle voulait être. Et c’était la première fois qu’on lui proposait de revêtir le costume qu’elle avait envie de porter. Emue, et perdue devant toutes ces possibilités, elle était au bord des larmes. La dame voyant les larmes poindre et menaçant d’inonder les jolies tâches de rousseur de la petite fille, avait à cœur de la rassurer et de lui redonner le sourire.
« Tu sais, tu as le droit de ne pas savoir quel déguisement tu veux porter. Tu as le droit de ne pas savoir qui tu veux être. Et tu as le droit et le temps d’essayer tous les costumes que tu souhaites avant de trouver celui qui te correspondra. Et cela vaut aussi bien pour ma boutique que pour ta vie. Des jours tu auras envie d’être forte et courageuse et d’incarner une super héroïne , d’autres fois tu auras envie de rire et de faire rire, tu choisiras alors un costume de clown. D’autres fois encore, tu auras envie d’être une aventurière et tu seras fière d’arborer un costume d’archéologue. Tu as tout le temps devant toi pour décider qui tu veux être. Alors, en attendant, n’aie pas peur d’essayer tous les costumes que tu veux, pour un jour, pour deux jours, pour plus longtemps. N’aie pas peur de ne pas encore savoir qui tu veux être. Un jour, tu trouveras le costume qui est fait pour toi. Et tu l’incarneras pleinement. Et tu sais, même après avoir trouvé le bon costume, tu auras le droit d’en changer et d’en essayer à nouveau plein d’autres. Les gens les plus heureux sont ceux qui n’ont pas peur d’enlever leur costume certes rassurant mais routinier. Les gens les plus sages sont ceux qui choisissent de se dévêtir de ce costume, de le ranger dans un placard et d’en essayer un nouveau. Les gens qui vivent pleinement leur vie sont ceux qui savent reconnaître qu’un costume a fait son temps et qu’il ne faut pas craindre d’avoir envie d’en changer. Si tu le veux, il y a des cabines d’essayage au fond du magasin. Prends tous les déguisements qui te font envie et essaie les ! ».
Ravie, le sourire aux lèvres et des étoiles plein les yeux, la petite fille s’empressait de prendre tous les déguisements qu’elle pouvait porter et allait les essayer. Choisissant en premier un costume de licorne, elle respirait un grand coup avant de se regarder dans la glace de la cabine d’essayage. Comme elle se trouvait belle !! Et elle avait le sentiment qu’avec ce costume, tout plein de possibles et de possibilités d’offraient à elle. Elle allait poursuivre les essayages jusqu’à la fermeture de la boutique. Et à chaque essayage, elle se trouvait une nouvelle qualité, un nouveau rêve et se voyait à chaque fois sous un nouvel angle. Pour la première fois depuis bien longtemps, ou peut-être même pour la première fois, elle aimait le reflet que le miroir lui renvoyait. Chaque costume était un appel à être. Chaque accessoire était une fenêtre sur dehors et sur demain. Chaque ensemble était une invitation à explorer la vie.
En partant, elle remerciait du fond de son petit cœur la si gentille dame « Je t’en prie, ça a été un réel plaisir de te voir dans tous ces costumes, ils te vont tous à merveille. Et merci à toi. Tu m’as donné l’envie d’essayer à nouveau des déguisements et surtout, tu m’as rappelé que n’importe quel costume nous va bien si c’est celui qu’on a choisi alors que les costumes que l’on a choisis à notre place ne sont pas ceux pas ce qui nous mettent en valeur ni ceux dans lesquels on se sent à notre place ».
A partir de ce jour, la petite fille avait de nouveau plaisir à se regarder dans un miroir. Elle ne craignait plus de voir ce qu’il allait lui renvoyer. Car son reflet n’était pas définitif. Chaque jour était l’opportunité de se voir différemment et de la manière dont elle avait choisi de se voir.
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