A contre-courant

La quarantaine passée, la jeune femme voulait croire qu’elle disposait encore d’une infinité de temps devant elle. Du temps pour trouver sa place, du temps pour construire pierre après pierre son chemin de vie, du temps pour se réinventer, du temps pour rêver, du temps pour essayer et se tromper, du temps pour recommencer, du temps pour vivre et se vivre, pleinement.

Elle continuait d’espérer un lendemain magique, un demain où tout serait encore possible.

Et pourtant, du temps, elle n’en disposait plus tant que cela. Les évènements de la vie, les départs de proches, les saisons qui s’écoulaient venaient lui rappeler que son temps était compté, inexorablement.

Le reflet que le miroir lui renvoyait contrastait avec comment elle se sentait à l’intérieur d’elle-même : elle se sentait être toujours cette petite fille, avide de découvrir le monde, de vivre la vie avec insouciance et confiance et de trouver sa voie.

La jeune femme s’était mise à l’écart du monde ces derniers temps. Elle avait fait un pas de côté pour souffler, prendre du temps pour elle et prendre du temps pour regarder dans le rétro de son existence. Elle avait vu défiler tant et tant de souvenirs ! Elle avait retrouvé tant et tant de projets et de rêves avortés, ou, simplement, les avait retrouvés là où elle les avait laissés : à la place des possibles et des « J’ai encore du temps devant moi ».

Combien de temps avait-elle perdu à aller à contre-courant de la vie depuis sa venue sur Terre ? Combien de temps avait-elle consacré à avoir peur de ce que la vie pouvait lui offrir ? Combien d’heures avait-elle passé à être en contradiction et en combat avec ce qui lui était donné de vivre ? Combien de jours avait-elle laissé la résignation prendre le dessus sur les envies et sa spontanéité ?

Et pendant ce temps-là, le temps, lui, continuait sa route et ne s’était pas mis en pause.

A contre-courant. La jeune femme avait consacré tant d’énergie à être en opposition avec la vie et ses évènements. Elle y avait laissé en chemin des espoirs à croire que demain lui apporterait la solution. Elle avait abandonné des envies à croire que le temps jouerait en sa faveur. Elle avait délaissé des parts d’elle-même à croire qu’après-demain elle serait devenue une meilleure version d’elle-même. Elle s’était fatiguée et perdue, petit bout par petit bout.

Aujourd’hui, la vie venait lui rappeler qu’il fallait peut-être tout simplement se laisser porter par son flot et son courant pour en profiter véritablement. Ne pas attendre des conditions idéales pour oser sauter, ne pas fantasmer un idéal de vie pour en profiter pleinement. Composer avec ce qui lui était présenté de ressentir et de vivre. Prendre les évènements mis sur sa route comme autant d’occasions d’apprendre de la vie et d’en apprendre sur elle-même. Profiter de ce qui est, là, maintenant et tout de suite, car à force d’attendre, le temps de la fin sera vite là…et qu’aura-t’elle fait ? Qu’aura-t’elle vécu ? Qu’aura-t’elle ressenti et vibré ? Qui aura-t’elle aimé si ce n’est une projection fantasmée et idéale d’elle-même et de son existence ?

Le temps s’égrène. Les petits bonheurs doivent se cueillir à chaque instant. Et si la vie, ce n’était finalement pas d’accueillir ce qu’elle a à nous offrir, sans lutter, sans s’épuiser et considérer qu’elle sait mieux que nous ce qui est bon et juste pour nous et notre progression ?

Le temps comme la vie ont beaucoup à nous enseigner. Le secret est peut-être de leur faire confiance ?

Agnès Écrit par :

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