Alors que ses parents étaient absents ainsi que ses frères, elle entreprenait de fouiller le bureau de son papa à la recherche du manuscrit. Le manuscrit que son papa avait écrit suite au départ de Louise.
Se sentant l’âme d’une grande détective, la petite fille ouvrait minutieusement les tiroirs, pour ne pas laisser de traces. Il ne restait qu’un tiroir, en bas à droite du secrétaire. Il était fermé à clé mais la clé était sur la serrure. Rien n’avait jamais été caché ni interdit dans cette maison. Mais certaines choses étaient gardées à distance, par pudeur certainement.
« Le cristal brisé ». Trois mots tapés à la machine à écrire. Elle l’avait trouvé. Elle se sentait en même temps honteuse et en même temps fébrile de lire cet écrit. Elle ne posait jamais de questions quant au drame qui avait touché sa famille. Par gêne et par respect aussi. Ses parents parlaient de Louise. Surtout sa maman. Elle savait ce qui était arrivé. Dans les faits. Mais pas au travers des sentiments. Et elle ressentait ce besoin. Celui de lire et vivre ce que son papa avait vécu. Ce qu’il avait ressenti.
Elle ouvrait le manuscrit et commençait par chercher le point de départ, le jour de l’accident.
C’était une journée comme une autre. Rien ne laissait présager ce qui allait se passer. Sa maman et son papa avaient confié Louise et Matthieu pour le repas de midi à une amie de la famille. Jean et Nicolas étaient restés auprès d’eux.
C’est sur le chemin de l’école que Louise a été percutée, traversant la route nationale du village.
Ses parents avaient entendu les sirènes du SAMU et des pompiers arrivés sur le lieu de l’accident, mais ils ne se doutaient pas un instant que quelqu’un allait sonner chez eux pour leur annoncer le drame. Comment auraient-ils pu présager que leur famille allait être impactée par cet évènement ? Comment, alors que la journée se déroulait de manière habituelle, auraient-ils pu imaginer que leurs vies, la vie de leur famille, allaient basculer ? Et que celle de leur petite fille allait prendre fin…
Arrivés sur place, ses parents ont pu voir les services de secours emmener leur petite fille dans un camion pour tenter de la réanimer et l’emmener à l’hôpital. Dans un état second, un état de sidération, leur monde s’est ouvert sous leurs pieds, laissant apparaître un trou béant. Un trou qui, malgré les années, jamais ne sera comblé.
Louise est décédée quelques heures plus tard. Ses parents et ses frères se retrouvaient alors privés d’une partie d’eux-mêmes.
Cette journée normale avait été marquée au fer rouge d’un avant et d’un après.
Le visage d’Emma était inondé par les larmes. Elle ne pouvait pas aller plus loin dans la lecture. Elle rangeait alors l’écrit dans son tiroir, le refermait avec précaution et tournait la clé. En faisant cela, elle avait le sentiment de redonner à son papa cet espace qui lui appartenait. Ce manuscrit où il avait couché sa douleur, son incompréhension, son sentiment d’injustice, sa peine et son désarroi, elle voulait lui laisser. Cela lui appartenait.
Elle n’ouvrirait plus jamais ce tiroir.
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